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L'éditorial du Journal des Professionnels
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L'éditorial du JdP n° 85

Date : 14/01/2008
Par Par Didier Reuter - Rédacteur en chef du JdP

CÔTÉ PILE 9 SUR 20

Si côté face, le résultat des urnes lors de la dernière élection présidentielle indique clairement qu’en terme de civisme électoral 53% des votants inscrits ont choisi l’option Sarkozy, la position globale du peuple français en âge de voter n’est pas la même. Alors que le discours politique décrète qu’il s’agit là d’une majorité de Français en terme de démocratie républicaine, ce pourcentage doit être relativisé compte tenu des lois de l’arithmétique. En effet, en termes d’électeurs citoyens adultes en mesure de voter, le chiffre électoral définitif ne représente que 45% d’entre eux (53% de 85% de votants) soit : 9 citoyens sur 20. Il en ressort que 11 citoyens sur 20 (la majorité de la population) ont décidé de ne pas donner leur quitus (vote de refus, vote de gauche, vote blanc, abstentionnisme), ce qui était d’ailleurs l’estimation de l’Institut BVA le 15 mars 2007. Le nouveau président de la République saura-t’il aujourd’hui comme demain en tenir compte ?

BIZARRE CETTE ELECTION

En faisant rapidement l’analyse politique de cette élection, de nombreuses bizarreries apparaissent. En effet, bizarre cette élection dans laquelle on assiste à un double effet «Kiss cool» chiraquien avec le départ du premier et l’arrivée du fils prodigue dans la fanfare de valeurs conservatrices, lesquelles ont pourtant été largement malmenées ces derniers mois («tout sauf Sarkoky», constat d’un bilan chiraquien sans grand intérêt, reproche sur l’arrogance de la droite au pouvoir, rejet de la reprise en main normative du pays…). Cette élection fondée sur une forte attente de changement a fait émerger, au final, non une opposition de renouveau comme cela était logiquement prévisible mais un ancrage encore plus fort sur des valeurs considérées comme droitières (morale, autorité, travail, effort, fierté nationale, sécurité…) que le nouveau président va s’efforcer de toiletter et rendre plus conformes aux enjeux de la modernité.
Il est clair que face au bilan chiraquien, tout autre candidat que Sarkozy (Villepin, Alliot Marie, Chirac lui-même) aurait été battu et fait exploser en vol la droite actuelle pour quelques années. Il s’en est fallu seulement de 4 points au plus pour que la «famille» de droite reste en place et qu’une guerre ouverte ne soit engagée durablement entre ses différentes factions. En fait, le destin de la France semble avoir été orienté non par une majorité de votants traditionnels mais par 5 à 10% de «nouveaux» électeurs sarkozystes.
La seconde grande ambiguïté de cette élection est que le nouveau Président bénéficie pour beaucoup d’une image pour le moins équivoque, alors même que la  «famille» du marié nous a dit et répété que c’est un bon «parti». Inquiétant pour certains, voire suspect pour d’autres du fait de sa personnalité agitée et de sa directivité naturelle partisane, le nouveau président donne plus l’impression du gendre empressé, dynamique et malin, que l’image du commandeur en chef serein et intègre. A cela, s’ajoute le côté hautement personnalisé d’une attitude présidentielle peu avare de «Je veux» constamment soutenue et relayée, en sous main et depuis longtemps, par une cohorte contrôlant l’essentiel des leviers politiques, médiatiques et économiques.
En fait, dans ce mariage arrangé de longue date avec le peuple français, tout semble avoir téléguidé de main de maître par des « amis et intimes » manoeuvrant à tous les postes clés de l’industrie médiatique. Un constat qui, sur le fond, n’est pas vraiment de nature à «révolutionner» l’état social de la France, à moins que l’on assiste à une sorte de perestroïka et de glasnost à la française, identique sur le principe à celle menée par Gorbatchev au milieu de la décennie 80 entre un régime communiste dur et une ouverture plus démocratique (Eltsine, Vladimir Poutine). En France, il s’agirait dans ce cas de passer des fondements de la Ve République à ceux plus citoyens d’une VIe République inéluctable.
La troisième grande ambiguïté est dans l’objectif déclaré d’une stratégie permanente de mouvement, d’une modification des lignes politiques, par la volonté d’un interventionnisme présidentiel constant sur toute une série de mesures. Une posture présidentielle qui s’apparente plus à la conduite d’une grande entreprise qu’à celle d’un grand Etat impartial et rassembleur. En créant un contraste Blanc & Noir entre des idées de réformes «généreuses» et «passionnées» et la présence d’un nombre conséquent de mêmes têtes qu’hier aux postes ministériels clés (Fillon, Juppé, Alliot Marie, Woerst, Bachelot…), l’idée d’un nouveau rêve Français va-t-il faire long feu ?  

La quatrième ambiguïté est dans le choc de la rupture de symboles dans laquelle la nouvelle présidence se complaît et se comporte plus en arrivise du pourvoir (Fouquet’s, escapade à Malte, affichage familial ostentatoire lors de la passation de pouvoir, repos dans le luxe des propriétés de la République, amitiés people voyantes…) qu’en personnage solennel, modeste et humble, eu égard à l’état d’une France inquiète et en manque de confiance.
En résumé dans cette élection, tout fonctionne comme s’il existait un décalage schizophrénique entre une posture nationale majoritairement conservatrice et la personnalité d’un président perçu comme «agité» et qui se comporte plus comme un «premier ministre réformateur» que comme un sage, neutre et charismatique Président de la République !
Enfin, force est de constater que, pour ceux dont la logique naturelle et attendue du changement était de rompre avec un système en place trop durci, normé, l’objectif n’est pas au rendez-vous. Pour ceux qui ont fait pencher la balance, c’est certainement l’impatience d’un changement rapide et concret (jeunes adultes, actifs) qui a emporté l’adhésion en s’additionnant («contre nature» ?) aux forces conservatrices d’une France plutôt vieillissante, aisée et/ou hostile au retour de la gauche ou à l’avancée du centre. Il est dès lors clair que l’imaginaire des uns associé aux réflexes de peur et autres attitudes normatives et morales des autres, ont ensemble largement supplanté la nécessité d’une vision globale du changement. Dans ces conditions, une telle addition de comportements formant le terreau du vote majoritaire français est-elle vraiment de nature à impulser le changement ?

QUEL NOUVEAU «RÊVE FRANÇAIS» ?

Une autre illusion née de cette élection présidentielle est de faire croire en l’avenir d’une nette et franche rupture dans le modèle sociétal actuel alors qu’il ne peut s’agir, en réalité, que d’un interventionnisme politique sur un certain nombre de sujets, certes importants, mais ayant toujours, en arrière plan, le souci de préserver les positions et les acquis exigés par l’ensemble des alliés du pouvoir.
Sur le fond, il convient donc de considérer 3 choses dans l’exercice du pouvoir présidentiel et ses limites:
  1. Il est bon et nécessaire de Penser librement et de le Dire clairement mais qu’en est-il du Faire et du passage à l’acte généreux et concret, lorsqu’il s’agit de se confronter aux mécanismes implacables du système en place ?
  2. La dimension conservatrice ressortant du dernier vote présidentiel est-elle compatible avec l’objectif déclaré (ou compris) d’un faisceau de véritables réformes de fond, alors même que les premières réformes présentées ressortent, à l’évidence, d’une forte opportunité politique partisane ?
  3. Le divorce consumé entre une partie de la nation et ses élites, ainsi que la fracture institutionnelle évidente avec l’administration et l’autorité publique en général, peuvent-ils s’annuler durablement dans le faux-semblant (hypocrisie) d’une nouvelle vie collective apaisée et respectueuses des uns et des autres ?

A partir de ce constat, quel «nouveau rêve français» peut-on attendre ?

• S’agit-il d’un nouveau spectacle permanent de show-biz politique à la mise en scène médiatique bien réglée que l’on peut considérer, d’un côté, comme décomplexé et de l’autre comme décalé ?
• S’agit-il d’un nouveau rêve français fondé sur l’omniprésence d’un discours affectif, émotionnel, dynamique, compassionnel, dans une sorte de psychothérapie de groupe pour ne voir que ce que l’on veut bien voir et pas le reste ?
• S’agit-il du passage de l’infantilisation précédente à celle naissante d’une relation pré-adolescente où l’on parle franchement de tout en imposant de manière directive l’autorité et la règle ?
• S’agit-il d’un modèle bruyant de sur-activité s’appliquant principalement aux équipes dirigeantes, lesquelles attendent inconsciemment la reconnaissance du bon peuple en brassant quotidiennement les projets, les discours, les réunions au sommet, les voyages spectacles, le tout dans une grande «mousse médiatique» ?
• S’agit-il, à l’inverse, d’une véritable impulsion fondée sur le désir visionnaire d’un renouveau profond dans les mentalités et les pratiques, via de nouvelles ouvertures démocratiques et le retour du citoyen au cœur de la nation, afin de préparer l’émergence inéluctable d’une VIe République en 2012 ?

Ce qui est sûr, c’est qu’entre les deux formes d’avenir fondées l’une sur l’agitation politique de surface et l’autre, sur le cap innovant d’un grand chantier sociétal moderne, le programme de Nicolas Sarkozy est condamné obligatoirement à séduire ou à décevoir. Aussi l’idéal serait-il, le plus tôt possible, de contrôler la bizarrerie du vote présidentiel par l’instauration d’un contre-pouvoir fort de nature parlementaire et par le biais de syndicats réactifs, d’une presse indépendante, voire de l’Internet. Sans cela, le plus grand risque est qu’une nouvelle fois le bon peuple se laisse endormir, bercer et chloroformer, comme cela a été trop souvent le cas.
Il est clair que pour les cinq années à venir, le devoir de vigilance devient aussi important que le droit de vote !

D. Reuter

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