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| L'éditorial du JdP n° 90 |
Date : 10/06/2008 L’ADMINISTRATION EST-ELLE L’ENNEMI DU CITOYEN ? OUI sans aucun doute, si l’on considère que l’administration est sortie depuis longtemps de son «lit» normal d’activité en optant pour une anti-stratégie d’adaptation (voir les 2 dossiers : Stratégie et Fonction publique), comme en propageant un haut degré de fonctionnarisation dans la gestion des affaires publiques. S’il est évident que l’administration a un rôle utile à jouer en toute forme d’organisation tant qu’elle reste minoritaire, le problème survient lorsque l’esprit de fonctionnarisation s’invite et se répand dans tout le spectre des activités collectives, publiques et privées. La notion de fonctionnarisation traduit ici un état d’esprit dominant de «technicien(ne)» fondé sur une approche du service public distant, compartimenté, formaté, discipliné et prévisible, à mille lieux de toute vision globale et de toute forme d’empathie, de prise de risque et d’initiative. Très sûre d’elle-même et de son modèle d’organisation, l’administration caractérise ainsi l’aberration d’une mentalité dominante de nature régalienne c’est-à-dire normative, autoritaire, hiérarchisée, méfiante, froide, soupçonneuse, prudentielle, docile dans l’exécution, procédurière, comptable et surtout non responsable de rien. En évoquant l’excès de fonctionnarisation il ne s’agit pas seulement d’évoquer la fonction publique d’Etat mais aussi celle prévalant dans les collectivités territoriales, la fonction hospitalière, la technocratie européenne, les services bancaires et financiers, ainsi que dans le secteur privé au sein d’un nombre de plus en plus important de grandes entreprises, d’associations et d’organismes en tous genres. L’entrisme administratif, via l’esprit de fonctionnarisation, n’est pas une mince affaire sachant que cela induit de facto la notion de distance (non proximité) et de froid relationnel (non empathie) entre le fonctionnaire et le citoyen, le préposé et l’usager, l’agent public et le contribuable, le représentant des forces de l’ordre et l’individu lambda, l’employé administratif et le client. Soit tout le contraire du «service» et du respect attendu en matière de services publics. Il est clair que l’héritage monarchique, puis Jacobin et républicain de l’administration, porte une grande responsabilité dans cet état de fait culturel. Loin d’être un exemple en matière de démocratie interne et de comportement «ouvert» vers la société civile, l’administration continue, au contraire, à être une citadelle de pouvoir et de puissance au sein même de la nation. Une sorte de muraille de chine, de ligne Maginot, censée protéger la nation et le citoyen contre eux-mêmes en servant de soldatesque sans fusil et de farouche gardien du temple au profit principal de l’Etat employeur. Le précepte qui dit que plus l’administration prend de l’importance, plus elle vide de sens et de motivation les actions citoyennes, est vrai sur l’essentiel. L’importance accordée à la gestion procédurière tend mécaniquement à réduire la vitalité naturelle et spontanée des individus. En cela, la dominance du système sur le citoyen dans un cadre normatif et liberticide se révèle toujours suicidaire où pour le moins handicapante à l’échelle des conditions humaine et citoyenne. Rappelons, au passage, que toutes les grandes civilisations du passé ayant favorisé l’option administrative ont toujours fatalement décliné sous la pesanteur du système et de la lente asphyxie socio-économique que cela engendre. En fait, si l’esprit de fonctionnarisation tend à s’étendre partout comme la mauvaise herbe, c’est parce que son exercice s’effectue majoritairement dans un cadre d’allélomimétisme, c’est-à-dire une «tendance à faire ce que fait le voisin immédiat». Il en ressort que plus le fonctionnaire fait ou croit faire ce que les autres font ou attendent de lui, plus se développe entre eux une communauté de comportements ainsi qu’une surenchère à faire autant et/ou de manière similaire, et surtout pas autrement ou différemment. Malgré de nombreuses qualités, l’administration française souffre de l’esprit profond de sa fonctionnarisation et de son modèle relationnel vis-à-vis du citoyen. Pour s’en rendre compte, iI suffit de voir comment l’administré(e) et le citoyen sont traités, avec papier ou sans papier, dès lors qu’ils dérogent simplement à la règle du moment. Sans évoquer les grands mots de déviance et de délinquance, tout citoyen «pris» en dehors des règles et des procédures devient immédiatement «suspect» en regard de l’implacable machine administrative. Il subit alors d’invraisemblables tracasseries avec devant lui 2 options : se plier devant l’injonction de procédures automatisées et/ou les commandements comptables (pot de fer contre le pot de terre) ou s’opposer, en mobilisant beaucoup de temps et d’énergie inutile (David contre Goliath). TROP DE «BACK OFFICE» NATIONAL Il est clair que le fonctionnement de l’administration et l’importance de son espace d’intervention génèrent plus de contraintes liberticides que d’offre libertaire. En voulant être plus «blanc que blanc», faire «mieux que bien», être un modèle d’ordre, de stabilité et de référence, l’administration se ment continuellement à elle-même en prolongeant de nombreux dysfonctionnements organiques, décisionnels et relationnels en interne comme en externe. Aussi, bien plus que le projet actuel de réforme des institutions destiné à relooker un peu la façade de l’immeuble «Ve République», le gouvernement serait sans doute mieux inspiré de s’intéresser au fonctionnement endogène de son administration formant le «Back office» national. Il s’agit de revoir le principe même du fonctionnement de l’administration qui, par son imposante présence, contraint de plus en plus lourdement le «front office» des entreprises, entrepreneurs, salariés et forces vives de la nation. Il s’agit de constater combien le frein moteur des procédures, des lois, des règles et de l’empilement de normes dont l’administration a la charge d’exécution, s’exercent aux dépens de l’exercice naturel du discernement de chacun, de la liberté de décision et d’initiative individuelle, en rendant au final le citoyen plus docile, inhibé et soumis que pleinement affirmé. Lorsque d’un côté, le caractère exécutoire de la fonction publique exclut l’esprit de responsabilité individuelle et que de l’autre, le maillage législatif devient de plus en plus fin et étroit, comment envisager sérieusement une évolution sociétale digne de ce nom ? Il est vrai que l’esprit humain s’habitue à tout et en arrive à cautionner n’importe quel système en place en trouvant normal d’être aussi mal traité. Il serait donc intéressant que les politiques, parlementaires et sénateurs, s’interrogent sur le constat évident que plus le volume de lois, règles, décrets est important à gérer et plus l’administration sécrète de procédures «arrières» enfermant de facto le citoyen dans un maillage administratif étroit jusqu’à étouffer sa motivation, son comportement et sa prise d’initiative. De la même manière, force est de constater que plus on renforce le pouvoir de telle ou telle institution, plus on développe symétriquement la charge et l’inertie administrative. La volonté de réforme devient, de ce fait, souvent contreproductive dans les effets du temps en induisant des conséquences sociétales pires que les gains apparents. Aussi, toute volonté de refonte des institutions doit, pour être vraiment efficace, sortir de l’addition et de la multiplication systématique de nouvelles mesures au gré des ambitions politiques. En ce domaine, les réformes c’est comme les taxes et les impôts on ne sait faire que les additionner mais jamais les soustraire ! Avec de telles pratiques arithmétiques, le risque est grand d’étendre toujours et encore davantage l’espace administratif alors que la solution politique tient seulement en 4 mots volontaristes : NETTOYAGE, ELIMINATION, LIMITATION, SIMPLIFICATION des mesures, faisant que du niveau 100 actuel nous passions demain à 50. Une réforme «divisionnelle» par 2 quoi ! En résumé, il ne peut y avoir de croissance forte avec une administration importante et d’action politique efficace avec une fonctionnarisation excessive. L’esprit de fonctionnarisation déforme l’administration qui, par rebond, déforme l’action politique et rend par conséquent illusoire toute réforme profon¬de au profit du citoyen. |





