Déposez une annonce de recrutement sur CadresOnLine

L'éditorial du Journal des Professionnels
Archives
L'éditorial du JdP n° 91

Date : 22/09/2008
Par Didier Reuter

À QUI PROFITENT LES RÉFORMES ?

…Consommer moins et subir constamment la hausse des prix,
…«Remercier» les comportements civiques avec toujours plus de devoirs, de taxations et de moins en moins de pouvoir d’achat,
…«Travailler plus» et avoir finalement moins de retraite,
…Régler des cotisations sans cesse plus élevées avec des remboursements régulièrement en baisse,
…Prôner la qualité de service dans le secteur public avec des prestations de plus en plus impersonnelles,
…Entreprendre et prendre des risques en étant de plus en plus contrôlé par l’administration,
…Etre un immigré en règle et avoir chaque jour la peur au ventre pour soi et sa famille,
…Etre flatté en tant qu’électeur tout en ayant de moins en moins de poids en démocratie,
Merci les réformes !
Mais à quoi ou à qui peuvent bien servir les réformes des structures engagées sous la présidence de Nicolas Sarkozy (et avant) ? C’est la vraie question en ce qui concerne notamment l’actuel train de réformes et son rythme «speed» imposé par le gouvernement en place. Pour essayer de comprendre, il faut d’abord dissocier la forme et le fond des réformes :
Sur la forme, la réforme se scinde en deux : la réforme à caractère collectif fondée sur un objectif technique, politique, culturel, social ou économique, s’appliquant à l’ensemble de la population ; la réforme de nature catégorielle conçu en faveur, ou en fonction, d’un groupe ciblé de la population.
Sur le fond, la réforme supporte également 2 sens distincts : un sens apparent compréhensible par tous et destiné à motiver et/ou à porter un message politique ; un sens caché reposant sur une stratégie gouvernementale et/ou politique plus complexe ou alambiquée.
C’est, en fait, la combinaison entre les visées à caractère collectif et catégoriel et, le sens apparent ou caché, qui induit le constat historique qu’une réforme n’est pas forcément destinée à créer, à terme, du changement positif pour le citoyen ni devenir une avancée en société, bien au contraire !
C’est la raison pour laquelle, il faut d’abord savoir à quoi et à qui profitent les réformes. Aujourd’hui en politique, rien n’est moins assuré de la performance ou de la profitabilité sociétale de telle ou telle réforme de structure. En effet, il existe 3 couples d’acteurs pouvant bénéficier des effets de la réforme :

• Le couple Etat / Institutions / parti politique dominant
• Le couple partenaires sociaux / acteurs économiques majeurs
• Le couple Citoyen / peuple (classes moyennes et populaires)

Le problème est que la production de réformes n’est jamais neutre faisant que parmi tous ces acteurs, certains ont une fâcheuse tendance à tirer la couverture à eux !


DE L’INTÉRET DES RÉFORMES

Aussi, qu’est-ce qui pousse donc l’actuel gouvernement dans son programme réformiste ?
• Est-ce le souhait d’un meilleur avenir avec plus de droits et de libertés pour le citoyen et le peuple ?
• Est-ce un encouragement et des facilités offertes aux partenaires sociaux et aux acteurs économiques majeurs en échange d’une promesse de bonne conduite ?
• Est-ce un positionnement politique destiné à faire «rentrer l’argent» dans les caisses de l’Etat et/ou donner encore plus de moyens d’action à l’exécutif et/ou à ses mandataires politiques et institutionnels ?
Il semble bien, à y regarder de près, qu’actuellement le peuple et le citoyen soient davantage pris dans une spirale plus contraignante et normative, que libertaire et épanouissante en matière de réformes de structure. Il semble également que, malgré certaines réformes catégorielles objectivement positives, le «gros» des réformes collectives soit d’essence technocratique et profite majoritairement (et anormalement) au couple Etat, institutions, parti politique dominant. Dans ce constat, 3 centres d’intérêt semblent pousser le réformisme à visée collective :
• Le comblement du passif (endettement) de l’Etat, la nécessité budgétaire, les obligations de gestion par rapport à Bruxelles ;
• Les recadrages techniques, voire disciplinaires, dans le fonctionnement des institutions et/ou dans la régulation directive de tel ou tel épiphénomène de société (santé, sécurité routière, emploi, retraite…) ;
• L’image médiatique et le statut personnel du président avec, au passage, la préservation des positions dominantes du parti politique en place, de ses réseaux et/ou d’influents sociaux et économiques.
En résumé, il apparaît évident que la finalité des réformes de structure engagées depuis quelques années soit largement plus au profit de l’Etat, du président et des institutions, qu’à celui du citoyen et du peuple. Le relookage de façade de l’édifice républicain ne doit pas faire illusion sur l’état de l’Etat français dans le monde. Il y a plus de régression et de durcissement sociétal dans les réformes engagées, que d’ouverture vers un meilleur avenir démocratique. Il y a plus de contraintes imposées au peuple que de nouveaux droits et de libertés attendus pour le citoyen !

LA BULLE DES 500 000 !

Depuis le début d’exercice ambigu de la présidence Sarkozy, dont l’ambition avouée est de moderniser l’Etat tout en protégeant, parallèlement, le conservatisme de droite comme en amplifiant, au passage, un modèle présidentiel dirigiste issu de la constitution de 1958, le bien-être du peuple semble être considéré comme secondaire voire tertiaire.
La politique de dominance dirigiste de l’Etat et des pouvoirs publics sur le peuple (réformes collectives) est évidente, malgré l’agitation artificielle d’une «média-politique» dans laquelle la présentation du message a plus d’importance que les conséquences des décisions prises.
Une telle stratégie ne peut être rendue possible que lorsqu’elle peut s’appuyer sur un cercle élargie d’influents.
Ainsi, entre l’Etat et le peuple, il existe plusieurs cercles de défense : les institutions publiques, les organismes sociaux et paritaires, les organisations économiques, les médias, les réseaux d’influence, l’éducation nationale, etc.
Il suffit, en fait, de «contrôler» les principaux responsables, hommes et femmes d’influence de ces entités pour que ceux-ci propagent, à leur manière et dans leur propre style, les messages politiques souhaités.
Pour «contrôler» un influent, la règle est simple : Lui apporter ou maintenir certains avantages, privilèges et/ou facilités à titre de rôle, statut, image ou pouvoir personnel (réformes catégorielles). Cela peut être de nature monétaire, statutaire, psychologique, en utilisant presque toujours le penchant naturel des hommes pour la vénalité, la vanité, le pouvoir et la suffisance. Il semble bien qu’actuellement, le levier économique (revenus, avantages sociaux ou fiscaux, allocation de ressources) soit l’un des liens les plus fidélisant parmi la grande majorité de l’«élite» du pays. Une élite statutaire qui se recrute parmi les riches actionnaires, les grandes fortunes de France, les entrepreneurs et grands dirigeants, les parlementaires, les sénateurs, les grands édiles territoriaux, les syndicalistes, les hauts fonctionnaires, les vedettes médiatiques et littéraires, les stars du sport, de la chanson et du cinéma, les cadres sup’, les notables locaux, les mandarins…

Un petit monde très sûr de lui qui correspond à la «classe supérieure» et comprend environ 500 000 décideurs politiques, sociaux, culturels et économiques de droite, de gauche ou du centre.
Des hommes et des femmes d’influence au national, local ou en réseau qui, sans être forcément connus, n’en exercent pas moins un rôle significatif ou exemplaire dans leur domaine professionnel et/ou institutionnel.

Dans la réalité du quotidien, ce sont eux qui :

• Formatent la société dans la manière de décider, de travailler, de penser, de se comporter, d’informer, de manager l’homme par l’homme.
• Occupent, en général, la plupart des directions orientant les nombreux microcosmes en société : finance, banque, assurance, santé, média, entreprise, commerce, conseil, administration territoriale et publique, art, éducation, culture, édition, technologie, distribution, force de sécurité…
• Animent dans leur grande majorité les réseaux, les associations, les institutions locales, les pages des magazines, les interviews, les reportages, les articles, les photos people, les invités des émissions TV et radio, formant ainsi le «gratin» télégénique, d’expertise et/ou économique au niveau local et national.
• Remplacent ou compensent les déficits traditionnels du ciment sociétal fondé initialement sur le clergé, les militaires, la bourgeoisie.
• S’élisent entre eux, se promotionnent entre eux, se félicitent et se récompensent entre eux.

En d’autres termes, la «classe supérieure» est utilisée pour contrôler, réguler, temporiser directement ou indirectement la classe moyenne. Il s’agirait presque, en fait, de l’émergence d’une nouvelle «noblesse républicaine» friande de succès, de lumière médiatique, de diplômes et autres «médailles russes» ou en chocolat. Sans le savoir, cette nouvelle strate socioéconomique constitue l’élite co-dirigeante du pays.

Dès lors, «contrôler» un tel vivier pour un décideur politique est une aubaine faisant que tout devient possible en gouvernance même contre le bon sens, la nécessité ou l’évidence. C’est également la certitude de disposer d’un véritable rempart et amortisseur contre les manifestations critiques du peuple ou les mauvais sondages.
Même si chacun veut croire au miracle démocratique, il y a fort à parier que les effets induits de la plupart des réformes de structure actuelles, via la caution apportée par l’«élite co-dirigeante», ne produisent aucune avancée significative en société si ce n’est sous un angle catégoriel, gestionnaire et politico-politique, bien relatif !

Reproduction interdite - Copyright JdP© / 2000 - 2007 • Directeur de la publication : Y.Guerin / Rédacteur en chef : D.Reuter
Illustrations : C.Burgaud • N°ISSN 1156-8801 - Dépôt légal N°367 - Réalisation : N1bus-Expériences Copyrights© 2007-2008