Déposez une annonce de recrutement sur CadresOnLine

L'éditorial du Journal des Professionnels
Archives
L'éditorial du JdP n° 95

Date : 23/06/2009
Par Didier Reuter

DE L’AVEUGLEMENT À LA CROYANCE POLITIQUE

Toute croyance politique induit de la malvoyance collective.
Quelques exemples récents :


• Crise financière et économique
Croire que la crise économique est actuellement sur la pente du redressement relève de la désinformation médiatique et politique. La récession a officiellement débuté aux Etats-Unis en décembre 2007 selon le National Bureau of Economic Research et l’Europe y est entrée quelques mois plus tard, et non en septembre 2008 comme tout le monde semble le croire. Si d’après les spécialistes, qui d’ailleurs n’ont rien vu venir, «l’économie mondiale est déjà sortie de la récession», il semble bien que de très nombreux secteurs d’activité resteront plombés encore longtemps surtout si, comme c’est fortement envisageable, les prix des matières premières remontent à la hausse (pétrole, matières agricoles et minérales…). Dans ces conditions comment peut-on confondre les signes positifs de «rebonds techniques» conjoncturels avec une reprise généralisée, même si le temps du redémarrage arrivera forcément un jour ou l’autre ?

• L’hémiplégie partielle de l’Etat
L’état global d’endettement de la France, ainsi que celui de la plupart des pays du G20, l’implosion mondiale du système de valeurs en matière financière, la fragilité de la gouvernance dans les grandes entreprises, la baisse prévisible des réserves disponibles dans les fonds de retraite… ne peut laisser envisager un véritable assainissement financier et économique avant de très longues années. Si 2008, à l’échelle mondiale, a signé l’entrée dans une période grise de l’histoire, 2009 est à l’évidence une année noire qui ne peut laisser croire à une sortie de crise rapide et dynamique pour un pays moyen comme la France. Aussi, tant que le principal des réformes sera majoritairement orienté à la «baisse sociétale» (réductions et contraintes budgétaires, normes et contrôles supplémentaires, pertes d’avantages acquis…) et non à la «hausse» (nouveaux acquis sociaux, grands projets ambitieux, nouveau mode électoral, renouveau démocratique…), il est à craindre que l’ensemble des ménages provenant des classes moyennes ne subisse encore, et pour longtemps, des désillusions sociales et économiques.

• Présidence et «Répucratie»
Le problème central du président Sarkozy c’est que, comme les grands capitaines d’industrie, de la finance et de la banque, il gouverne en quasi seul maître à bord. Une gouvernance de type «multinationale» qui semble d’abord animée par la défense de ses intérêts, ceux de ses associés (pardon… de ses alliés politiques) ou encore de ses cadres (sorry ! les patrons des grands groupes économiques) et seulement, après, par la manifestation épisodique d’un intérêt pour l’ensemble de ses salariés (mi scusi : des citoyens et autres intérêts de la collectivité).
Sans s’en rendre vraiment compte, la France s’est abîmée depuis 2003 dans le triangle de la Répucratie basé sur une autorité centralisée, un délire sécuritaire et une manipulation via une médiatisation orientée. Cette forme de régression républicaine teintée de démocratie s’apparente à un «nouveau» système combinant, sans y paraître, les arrangements clientélistes, la concentration des leviers de pouvoir, la division sociale pour mieux régner, la «casse» délibérée de certains acquis gênants et naturellement le surf médiatique plein zoom. En résumé, une gouvernance décomplexée avec un Sarkozy 1er certes, pas fainéant, mais hautement déstabilisant pour l’ensemble de la dynamique sociétale.
La France est riche d’une grande diversité qui ne peut se réduire aux agissements singuliers de son président dont le mandat n’est pas d’agir en maître du monde mais de servir avant tout et modestement les intérêts fonciers de la nation.

• Elections européennes, le miroir aux alouettes
Le système électoral français (comme beaucoup d’autres dans le monde) est directement favorable à la bipolarité des partis dominants avec un «plus» pour le parti sortant lié au phénomène d’entonnoir électoral. Cette organisation républicaine fait que le vote abstentionniste n’est pas considéré comme un vote utile traduisant le refus citoyen et/ou un désintérêt légitime face à l’offre politique. Il suffit alors qu’une minorité de gens vote dans le même sens et que, simultanément, la majorité des autres s’abstienne pour que s’exerce une inversion démocratique incroyable.
Une situation contradictoire dans laquelle la susdite minorité devient (ou reste) majoritaire au pouvoir, alors que la majorité réelle devient minoritaire dans la décision. Aussi pour éviter cette aberration démocratique, il est urgent et nécessaire de réviser le mode électoral (après 2012) pour prendre en compte le signal fort adressé par le vote abstentionniste dès lors que celui-ci atteint ou dépasse 40 à 50% des électeurs inscrits. Il peut s’agir là d’une vraie réforme structurelle qui ne se base plus exclusivement sur le nombre de votants mais qui oblige, parallèlement, à la démission du sortant et permet un second ou un troisième tour basé sur le recours à la proportionnelle.
Aussi quand allons-nous voir apparaître un programme politique proposant la division des élections en 2 formes principales : les élections nationales (présidence et législative) donnant accès aux partis dominants et favorisant un champ de lutte idéologique et de projets de société et, les élections périphériques (municipales, régionales, européennes) favorisant davantage la représentation de tous les petits courants citoyens via la présence de divers partis élus à la proportionnelle ? Ainsi d’un côté agirait un pouvoir central s’exerçant sur le plan de la conduite de l’Etat et de l’autre, un contre-pouvoir local et européen prenant en tenaille le premier afin d’éviter les abus et les excès !

• La perversion des sondages
Quel est ce «french paradoxe» qui fait que les Français disent être majoritairement insatisfaits du comportement du président (opinons défavorables) mais se disent également majoritaires (dans d’autres sondages) à vouloir voter pour lui lors d’une prochaine élection ? Il est vrai que si l’offre politique alternative ne leur paraît pas être au niveau de la puissance décisionnelle et d’activisme de l’actuel président, les Français semblent ne faire aucunement confiance à la capacité d’autres hommes et femmes (des dizaines en potentiel) pour redresser et mener le pays par d’autres voies et moyens. Ce mythe du chef unique et sacralisé est révélateur d’une forte inhibition collective qui s’exprime paradoxalement par une sorte de décompensation (effondrement de la volonté) face à l’autorité. Une posture mentale qui pousse chaque individu, dans l’intimité de son jugement, à se croire bon stratège en politique oubliant que le simple bon sens ne suffit jamais face aux données changeantes de la complexité. Le marketing politique est bien plus fort et pervers que le raisonnement simpliste et mal informé !
En réalité, il s’agit là chez l’électeur de droite comme de gauche d’un manque cruel de discernement face à la multiplicité des facteurs en jeu. Une situation dans laquelle l’a priori favorable ou défavorable de départ tend à parasiter constamment la lucidité sur l’enjeu et la décision, dès lors qu’il s’associe à une perception faussée et/ou à une émotion accentuée par les médias. Aussi ce glissement collectif vers le choix de la facilité rassurante du chef connu et sacralisé ressort plus d’une pratique tribale et clanique que d’un comportement vraiment évolué, autonome et affirmé. Il résulte d’un regard focal simpliste à ne voir que ce qui est visible en face de soi, un peu comme les enfants sur le bord de la route qui ne voient bien que ce qui est en face d’eux dans un champ de vision rétréci (70° au lieu de 180°) et pas du tout le danger alentour. Les sondeurs politiques le savent bien, eux qui orientent sans cesse les questions/réponses dans le sens de la focalisation du raisonnement dominant. A cet égard, il semble bien que dans le «cerveau politique» d’un grand nombre d’individus préexiste un retard de conscience entretenant une sorte de cécité collective à ne considérer que ce qui est vu, entendu et vécu, à partir du seul format people de l’information politique. Tout un programme !

A croire sans cesse que seul le connu, l’officiel, le labellisé ou le tatoué, est digne de confiance, on s’enferme progressivement dans des certitudes erronées. On prolonge indéfiniment les mêmes courants de pensée, les mêmes partis dominants et/ou mêmes hommes et femmes au pouvoir. Cette forme de répétition de l’histoire par la négation d’«autres possibles» révèle tout le caractère non mature, voire infantile, des peuples à mal disposer d’eux-mêmes. Pourtant, à tout moment de la vie en société, il existe potentiellement beaucoup d’autres formes d’animation sociétale et de voies d’amélioration que celles imposées à un moment donné sur un territoire lambda.

En cela, l’avenir utile et motivant en politique passe nécessairement par l’expression changeante de la différence !

Reproduction interdite - Copyright JdP© / 2000 - 2007 • Directeur de la publication : Y.Guerin / Rédacteur en chef : D.Reuter
Illustrations : C.Burgaud • N°ISSN 1156-8801 - Dépôt légal N°367 - Réalisation : N1bus-Expériences Copyrights© 2007-2008