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L'éditorial du Journal des Professionnels
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L'éditorial du JdP n° 99

Date : 03/05/2010
Par Didier Reuter

LA FRANCE EST FATIGUÉE 

Plusieurs rapports et études indiquent que la France est actuellement fatiguée, stressée, fragilisée. Selon le dernier rapport du médiateur de la République (www.mediateur-republique.fr), cette baisse générale de moral et de confiance frappant les Français est semble-t-il d’abord le fait conjugué d’une forte instabilité normative et juridique (trop de lois et de règlements), d’une perte de qualité au sein du service public (trop de paperasses), du mauvais accueil des citoyens (pas d’interlocuteurs qualifiés), voire de l’excès de zèle et de formalisme «inhumain» relevé dans certaines administrations (immigration, problèmes d’identité nationale…). Cette ambiance délétère conduit un grand nombre d’usagers à ne plus s’impliquer civiquement dans la cité (abstentionnisme, repli sur soi) et même à rompre tout dialogue avec l’administration.
Cette photographie négative de la société française vue au travers des demandes remontant directement au médiateur de la République cache en fait des phénomènes souterrains beaucoup plus pervers et complexes inhibant, à la racine, le moral des citoyens ainsi que le dynamisme social et économique. La crise a mis définitivement à jour un mal-être collectif rongeant depuis plusieurs années la France profonde. Une France qui s’est engagée dans un mouvement global de repli sur soi et de fragilisation. Une France qui souffre d’un manque de cohésion nationale et qui se morcelle en de multiples petites unités communautaires et «réseautiques» sous la pression de forces institutionnelles, économiques et financières aveugles, coercitives et malheureusement de plus en plus éloignées des préoccupations quotidiennes du vrai peuple. 

LES RAISONS DE CETTE PATHOLOGIE SOCIÉTALE

La seconde raison du découragement actuel est de nature sociopolitique. Elle doit s’examiner par le cumul de conséquences économiques et sociales directement reliées à certaines positions et décisions politiques prises au sein de l’exécutif et du législatif depuis 2007. Il s’agit notamment du constat des dérèglements suivants :
• Une insécurité galopante sur le marché du travail nourrie par les pertes massives d’emplois, les faillites en grand nombre, la difficulté à s’insérer sur le marché de l’emploi notamment pour les jeunes et les seniors. C’est aussi une baisse notable de revenus dans la classe moyenne et la paupérisation grandissante des chômeurs, le tout associé à une désindustrialisation alarmante et à un avenir morose vu sous l’angle des retraites.
• La croissance de la peur et de l’insécurité dans les esprits, à défaut de celle économique, qui se nourrit chaque jour artificiellement d’un lent conditionnement médiatique : sur-exploitation du moindre fait délictueux, propagande overdose de la part de l’horribilis sécurité routière, silence radio sur la mortalité des gens «normaux» mais sur-orchestration médiatique pour toute atteinte à l’intégrité physique des forces de l’ordre, tout en passant sous silence le fort sentiment d’injustice ressenti face aux débordements réguliers de la force publique (garde à vue, contrôle au faciès, répression routière…).
• Le constat d’une perte de confiance et d’affectif envers l’entreprise avec un milieu du travail devenu très dur, voire sans pitié, qui sépare de plus en plus les intérêts des dirigeants de ceux des salariés. Une dichotomie qui oppose d’un côté la défense d’intérêts financiers économiques en faveur des actionnaires et dirigeants, de l’autre, une pression quotidienne envers les collaborateurs favorisant chez eux l’entretien du stress, de l’anxiété et de la démotivation.
• L’élargissement de la fracture sociale avec l’éclosion d’une multitude de nouvelles failles ouvertes sous le contrecoup de trop nombreuses réformes imparfaites bousculant l’ordre collectif plutôt que le stabilisant. Ainsi, qui peut dire aujourd’hui qu’il existe respect, dialogue, équilibre démocratique, sérénité, apaisement dans la société française, alors que le nombre de clivages ne cesse d’augmenter entre la police/gendarmerie et les citoyens, les dirigeants et leurs salariés, l’administration et les usagers, les médias/journalistes et leurs lecteurs, les banlieues et le reste du territoire, les chômeurs/rmistes et les organismes chargés de les aider… ?
• La contre exemplarité permanente des élites au sommet de l’Etat mais aussi de la part de la grande majorité des élus nationaux qui sont devenus des rentiers professionnels de leur situation élective. C’est aussi l’incroyable immodestie de nombreux dirigeants et influents sur la relativité de leurs talents et/ou franchement surpayés, alors que des millions de travailleurs se disent mal considérés et que d’autres entrent dans une paupérisation grandissante.
• Les effets circulaires de la récession économique qui s’étend insidieusement sous forme de métastase sociétale au coeur même de la vie de famille d’un grand nombre de foyers et de ménages par les conséquences subies d’une stagnation des revenus de base, voire de leur réduction, couplées à l’augmentation parallèle du coût d’achat de nombreux produits de première nécessité, de l’énergie avec, en prime, l’arrivée régulière de nouvelles taxes et cotisations (+23 taxes et impôts en 2 ans).
• Les effets collatéraux d’un train de réformes désordonné dont le moteur d’action n’est pas vraiment la modernisation de la France pour plus d’équité et de solidarité, mais plutôt la nécessité conjoncturelle de combler d’abord et avant tout les déséquilibres budgétaires et les déficits publics. Des réformes certes nécessaires sur le papier mais dont le caractère principal de colmatage et de consolidation passagère de l’existant ne résiste pas aux assauts de la crise. Pire encore, il apparaît que la mise en œuvre de certaines réformes a pour effet pervers de déstabiliser les fragiles équilibres existants (santé, retraite, emploi, citoyenneté, social…) sans apporter de réelles contreparties motivantes ni de réponses fiables dans la durée.

LA SANTÉ MENTALE EN QUESTION 

La troisième raison qui explique la fragilisation actuelle des travailleurs, mais aussi d’un grand nombre de personnes, tient à l’état de leur santé mentale. Un autre rapport provenant du Centre d’analyse stratégique intitulé «La santé mentale, l’affaire de tous» indique que la crise de confiance et de management au sein des entreprises et des services publics est également associée au dérèglement des grands intégrateurs traditionnels de la vie collective que sont l’école, la famille, le quartier de résidence, les transports en commun, la route… D’après ce rapport, «Une majorité de citoyens se trouve confortée dans l’idée que «la vie serait plus difficile qu’avant» et, en tant que telle, génératrice d’une épidémie de stress, de dépression ou d’anxiété au cœur de la réalité sociale».
La préservation de la santé mentale de la population est un enjeu sociétal décisif. Il s’agit là d’interactions vitales reliées directement aux fondamentaux de la personne humaine (dignité, expression des libertés, épanouissement personnel, demande de valorisation de l’homme au sens du travail, de la contribution sociale et de la création intellectuelle). En bousculant et malmenant constamment l’état émotionnel des individus par l’acte politique, administratif et médiatique, le résultat évident conduit à l’instauration d’une pathologie «dure» dont le stress collectif n’est que la partie visible. Ainsi, le conflit permanent entre l’excès de directivité et normativité imposé par le système (contraintes sécuritaires, souffrance au travail, réduction des libertés de déplacement, diktat sur la santé, oppression fiscale…) et la recherche naturelle de bien-être à titre individuel (bonheur, motivation, sérénité…) et en société (apaisement, participation…) ne fait que développer des réactions hostiles et de souffrance dans l’ensemble du corps social.
C’est tout particulièrement le cas au sein des entreprises où il devient urgentissime que le management s’intéresse de nouveau de très, très près à l’homme. Tout vrai bon leader devrait accorder 50% de son temps à reconsolider et redynamiser le sentiment de maîtrise que doit avoir normalement chaque collaborateur sur son propre rôle. Il n’est écrit nulle part que l’économie soit un terrain de soumission, de prédation et de rapport sans pitié. Ce sont les «mauvais» managers qui la rendent ainsi en créant du vide communautaire dans l’entreprise. Sur le fond, il est tout à fait possible d’arrêter le «marche ou crève» actuel en faisant preuve, au contraire, d’un véritable esprit d’équipe envers chaque homme et femme de sa propre communauté d’appartenance (service, département, filiale), comme cela se passe solidairement dans l’adversité du combat où chaque soldat protège, avant sa propre survie, celle de ses équipiers.
Il ne faut jamais oublier que c’est l’activité professionnelle qui catalyse le principal de l’équilibre financier, économique et social des ménages mais qui construit et entretient aussi le statut social des individus. Si ces fondamentaux de la structuration psychologique sont déniés ou bousculés, alors la théorie des dominos s’applique sur tout le reste. Il ne faut pas être surpris ensuite que cela entraîne de l’appréhension face à l’avenir (pessimisme sur le devenir personnel, celui de l’entreprise et de la société en général) et produise, en continu, les facteurs d’un mal-être chronique sous forme de stress, pathologie, baisse d’activisme et de productivité, résistances civiques...
Il est clair que plus le citoyen lambda est malmené dans l’entreprise (versus économique) et contraint sous l’angle du système (versus administratif et politique), plus il a tendance à réagir par la défensive, le repli et les réactions pathologiques. Dans les conditions cumulatives actuelles, il est donc normal que la France soit fatiguée, fragilisée et déréglée. Pour les leaders et les dirigeants du moment, qu’ils soient politiques ou économiques, il faut bien faire attention que le travailleur et le citoyen s’exprimant en chaque individu ne se mettent simultanément en colère avec un grand C, après le coup de fatigue. La pire des échéances à venir pour tous ceux qui décident et orientent le destin de la France et des entreprises !

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